Work hard in silence…

C’est bien calme, ici, depuis plus d’un an. Et pour cause! J’ai décidé que j’avais trop de temps, et trop d’argent, et trop d’espace mental, donc il me fallait un nouveau challenge (vous connaissez ma passion pour les challenges personnels). Du coup, j’ai cassé mon CPF, et je me suis inscrite pour une Licence à l’Université de Lille.

Alors, for context, il faut savoir que j’ai arrêté mes études au millénaire dernier, après le bac. Mon père, ce grand idéaliste, s’était dit que je ferais de grandes études, parce que selon lui, de tous ses enfants, j’étais celle qui aimerait les études juste pour le plaisir d’apprendre. Il avait oublié de prendre en compte, ce pauvre homme, le fait que de tous ses enfants, j’étais celle qui supportait le moins qu’on lui dise que faire de sa vie. Donc quand il m’a emmenée à Amiens, puis à la Sorbonne, pour me faire visiter les lieux d’études qui s’offriraient à moi, pour essayer de me convaincre de choisir la Sorbonne, en me conseillant d’étudier la littérature, j’ai enchaîné directement sur un non-choix, et de me lancer dans la vie active, parce que les études ne servent à rien, la littérature encore moins, et que nobody tells me what to do. Le pauvre, il a beaucoup souffert dans mon adolescence (il ne s’est pas laissé faire et m’a bien pourri la vie, rassurez-vous).

J’ai ensuite fait divers métiers, pour finalement racheter sa société de formation en langues étrangères (heureusement que je suis totalement ininfluençable, hein), et me lancer dans une carrière d’enseignement de l’anglais aux adultes en entreprise, puis également aux étudiants post-bac depuis 2018. Avec l’âge, la maturité, la cicatrisation de ma relation avec mon père au fil des années, j’ai parfois non pas regretté ma décision de ne pas faire d’études, mais j’ai eu des petites velléités, me disant que finalement j’aurais bien aimé apprendre, de façon plus formelle et structurée. Cela ne m’a pas empêchée d’apprendre plein de trucs, par moi-même, sur le tas ou en lisant des livres, puis en faisant des formations lorsque je le pouvais, mais ce n’est pas tout à fait la même chose. J’admirais ( et j’admire toujours) également les gens qui reprenaient des études sur le tard, mais je me disais que ce n’était pas pour moi, pas le temps, enfants trop jeunes, trop de contraintes, pas assez de moyens financiers…

Et puis l’année dernière, je me suis rendue compte que même si je suis free-lance et non salariée, j’ai quand même un petit pécule CPF. Par curiosité, j’ai regardé sur le site moncompteformation.gouv.fr, et j’ai fait une recherche en littérature, juste pour voir. Et figurez-vous que depuis COVID, certaines universités proposent des formations à distance, pour les gens qui ont des problèmes de santé, ou qui bossent, ou qui ont d’autres raisons de ne pas aller à l’université. Y compris des formations en littérature.

J’avoue, j’ai eu un mouvement de recul. C’est une chose de rêver, c’en est une autre de se lancer. Et puis je me suis dit, étant une convaincue de l’adage qui dit qu’on regrette plus les choses que l’on n’a pas faites que celles qu’on a faites, que j’allais essayer de monter un dossier, juste pour voir. Je vous passe les péripéties administratives, sachez juste j’ai du me créer un compte ParcourSup, à mon âge avancé (pour rien, au final), et que j’ai traîné mon voisin dans la nuit noire dans le grenier de ma mère pour retrouver mon baccalauréat vintage, ainsi que mon numéro INE, à la lampe torche, et que j’ai du jurer que je ne laisserais pas tomber et même que je réussirais, en échange.

Alors je me suis lancée. J’ai entamé en septembre dernier une licence LLCER (Langues, Littérature et Civilisation Étrangères et Régionales), parcours anglais. J’ai intégré directement la deuxième année, parce que l’université m’a dit de faire cela (fausse bonne idée, toute la méthodologie et les bases des matières techniques telles que linguistique etc, se voient en première année, comme je l’ai découvert en cours d’année avec effroi), et dans l’ensemble, à part la linguistique, j’ai A-DO-RÉ mon année. J’ai moins kiffé ma life avec la gestion du temps, entre les enfants, le travail, la vie en général, et les études, mais après quelques mois de panique au début, j’ai trouvé un rythme à peu près soutenable pour moi, qui n’arrive plus à réfléchir après 20h (ou 22h, lorsque mon dernier cède enfin au sommeil), je me lève à 5h et j’étudie 2 heures avant que les garçons ne se lèvent, ce qui est sport, mais gérable.

J’ai appris plein de choses sur moi-même. Je sais que je suis capable de bosser beaucoup (ça, je le savais, mais je ne savais pas encore si j’étais capable de bosser AUTANT). Lors de ma semaine d’examens de fin de semestre en janvier, j’ai découvert également que mon cerveau fonctionne encore. En effet, je pensais qu’il avait cuit à point avec les grossesses et surtout la parentalité. En fait, bonne nouvelle, lorsqu’on lui retire la charge mentale constante de qu’est-ce qu’on bouffe, il faut sortir les chiens, y’a bientôt plus de PQ, mets tes chaussures, comment ça tu ne sais pas où sont tes chaussures, j’ai des copies à finir de corriger, purée faut ENCORE faire la vaisselle, et bien figurez-vous que mon cerveau fonctionne tout à fait bien. Il est capable de réfléchir, restituer des connaissances, disserter, s’enthousiasmer pour des concepts, extrapoler, analyser, bref, il est vieux mais pas du tout cuit en fait. J’ai appris lors d’un examen spécifique, le mois dernier, qu’en fait ce que je veux faire de ma vie, c’est écrire. Quelle surprise, me direz-vous. C’est pas comme si je n’y avais jamais pris plaisir auparavant. Mais cet examen m’a transcendée. J’ai passé trois heures et demi à écrire comme si j’étais en transe. J’ai tellement aimé écrire sur ce sujet (vous pensez bien, combiner mon amour de la littérature, l’art, l’écriture, la musique, et le féminisme en une seule dissertation, c’était incroyable). D’ailleurs, je compte le réécrire, juste parce que je peux, et aussi parce que je me suis loupée sur une référence, mais surtout parce que j’ai plein de choses à dire sur le sujet de l’examen, et j’étais limitée par le temps, l’impossibilité de faire des recherches approfondies sur certains aspects du sujet, et aussi les fucking crampes à la main après chaque dissertation de 4 heures. On perd l’habitude d’écrire autant à la main, dans la vraie vie. Je suis sortie de chaque examen les doigts maculés d’encre, crispée physiquement (on en parle des fucking sièges d’amphi – et des tables INCLINÉES sur lesquelles on n’a pas le droit de mettre de trousse, donc les stylos roulent et tombent toutes les deux minutes – y a des ingénieurs qui ont réfléchi à ça, vraiment? Et on les a payés?!), mais plein de pure joie d’avoir dépassé mes limites (sauf en linguistique, mais on ne va pas en parler, de la linguistique).

Lors des examens en janvier, après la dernière épreuve de 4 heures, je suis sortie de la salle, et j’ai du attendre une heure avant d’aller prendre mon train. Je me suis assise dans un coin, dans un état de stupeur et d’épuisement comme j’en ai rarement connu (13 épreuves sur une semaine, ça vous décalque une middle-aged mother bien comme il faut), et j’ai attendu de reprendre vie. Et je me suis trouvée en train de faire une recherche sur internet sur les différents Masters accessibles après une Licence LLCER, et les poursuites d’études en général. Hmmm me suis-je dit. A première vue, cette semaine ne m’a pas détruite, finalement, j’en veux encore. Et en effet, 6 mois plus tard, mon année validée, je confirme : j’en veux encore. Je suis en train de monter le dossier pour ma troisième année, et je veux continuer à apprendre, à lire, à écrire. Je veux étudier jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je dis ça là, hein, parce que j’ai fini mon année et je ne suis pas dans la frénésie des révisions pré-examens, à remettre en question mes choix de vie stupides, alors que les gens normaux, eux, trouvent que c’est déjà pas si mal de survivre au quotidien.

Les conclusions de cette année intense sont donc les suivantes :

– je ne suis pas un gens normal, visiblement.

– je veux étudier, encore et encore, jusqu’à ce que je n’en puisse plus (financièrement ou moralement, en fonction de ce qui viendra en premier)

– je veux apprendre de l’histoire et de la civilisation, et juste ce qu’il faut de linguistique pour valider les matières avec un 10/20, histoire de ne pas gaspiller mes bonnes et très bonnes notes en compensation des notes dégueulasses en linguistique, le gâchis ça me débecte. J’ai prévu un programme de rattrapage personnel cet été, pour aborder la troisième année avec un minimum de bases.

– je veux une mention très bien au semestre prochain.

– je veux lire pour mon plaisir, mais aussi pour m’éduquer, et je me suis créé un programme de lecture pour cet été, composé de livres du programme septembre, mais également de livres choisis personnellement.

– je veux utiliser le désert professionnel de mon été pour écrire à nouveau. Je ne me fais pas d’illusion, en septembre, je repasserai en mode survie, mais là, je n’ai plus de travail (ni de revenus woohoo), plus d’études, mais du temps.

– et enfin, je vais utiliser cet été pour atteindre l’état de grâce illustré par les mots de Georgia O’Keefe :

 

One Reply to “Work hard in silence…”

  1. Haha, j’aime la citation finale d’O’Keeffe. C’est sûr que le boulot, elle savait aussi ce que c’était, celle-là. J’espère que tu arrives à peu près à suivre ton programme de lecture de l’été. Ce que tu écris sur ton état après les épreuves de 3 ou 4h à réfléchir et écrire non-stop me rappelle bien mes années prépa et mon année de fac d’anglais. Je ne crois pas que j’étais différente de la middle-age woman que tu décris quand j’avais 20 ans. Ce genre d’exercice mental (et physique, comme tu le décris bien pour ta main et ton dos !) est à la fois exaltant et lessivant. Je comprends et partage ton enthousiasme. Heureuse de voir que tu t’éclates vraiment avec ces études, ç’a aussi été le cas pour moi : tellement stimulant et enrichissant ! Je pense que si tu te donnes quelques bonnes bases en linguistique, tu pourras y trouver quelques plaisirs et ça apportera sans doute une petite touche de sel à ton rapport avec la langue.
    Je t’envoie une lettre bientôt !

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